Chaque année, au jour de l'an, maman s'affairait autour de mon humble personne. Astiqué, poncé, brossé, coiffure lissée, chaussettes bien tirées, parfaitement boutonné dans mon manteau à col de velours et dûment chapitré, j'avais pour mission de présenter mes voeux aux parents et amis. Désireuse de contempler une dernière fois son chef d'oeuvre, ma mère me retenait encore sur le pas de la porte, noyant son émotion dans le flot habituel de ses recommandations. D'un pas de processionnaire que je considérais comme indispensable à la solennité de mon accoutrement et certainement agréable et tranquillisant pour l'auteur de mes jours, je traversais l'immense aire où jadis mon père montait ses charpentes. Le portail sitôt franchi, je déboutonnais mon pardessus et rabattais mes chaussettes : opération indispensable pour retrouver mes esprits et décider de mon comportement. Le souvenir de certaines misères physiques et conscient des risques qu'un passage par son cabinet me ferait encourir, me fit éliminer d'emblée ma visite au docteur Lecas. Je confiai au hasard le soin d'accomplir ma mission. Je ne nourrissais aucun ressentiment particulier à son égard et ne manquais jamais de le saluer dans la rue. Souvent, il s'attardait un instant pour me marquer sa sympathie. Il me menaçait parfois de me couper les oreilles en pointe, mais le sourire de ses yeux démentait toujours ses observations, même quand elles se voulaient sévères. Comme il convenait à sa condition, on aspect était des plus soigné : costume gris, chaussures luisantes, autre chic et menton net. La rumeur publique prétendait que ses fréquents rasages irritaient sa peau celui le contraignait à plonger dans des nuages de poudre de riz pour calmer les démangeaisons remarquant un jour mon allure dépareillée, il ne put s'empêcher de souffler : " Ah! Je plains ta pauvre mère Elle aurait moins de mal à blanchir négro! ..." Éberlué par cette phrasibylline, je fixai un instant mon interlocuteur pour éclater soudain d'un de ces fous rires d'enfant qui dévale en cascade et mouille leur culotte.
Surpris par cette hilarité inattendue, mon brave toubib choisit de s'éloigner en souriant... et ignorant à jamais qu'il était l'inspirateur inconscient de ma première invention: blanchir les " négros " à la poudre de riz ! Comme toute recherche fondamentale se doit d'être suivie d'une application industrielle. j'imaginais plus tard une sorte de flûte de pan constituée de deux roseaux jumelés. Dépassant de ma poche, l'instrument ne manquait jamais de susciter la curiosité de quelque vagabond. Je répondais que c'était là une extraordinaire trompette de mon invention, réservée aux seuls souffleurs d'élite, ce qui, à mon grand regret, me privait de les convaincre: il était rare qu'un jobard ne prétendit égaler Josué. Mais alors, me faisant prier un temps, je finissais par céder tout en ironisant sur sa capacité pulmonaire. Le tube le plus court étant chargé de farine et son orifice dirigé vers le musicien, je démontrais sans coup férir l'efficacité de mon blanchisseur! Pour avoir aspiré en maintenant le tube trop près de ses lèvres ma dernière victime, un petit Arabe. fut pris d'asphyxie. Face contre terre. il déglutissait une bave blanche. Un " intellectuel " de passage diagnostiqua " in situ" une crise d'épilepsie, maladie paraît-il, incurable. Je commençais à m'inquiéter quand soudain, retrouvant ses esprits et sa respiration, le moribond prit ses jambes à son cou en criant: " Farina! Farina! n. Cette attitude, attribuée à un dérangement de l'esprit, m'assura l'impunité.
Le toubib éliminé, je classai mes bénéficiaires par ordre de sympathie, mais ce système se révélant désordonné quant à mon itinéraire, je choisis de tirer au plus court. Remontant vers le haut du village. je passai sous le gros poivrier. Bien que dépourvu de " stac ", j'y cherchai par habitude un éventuel passereau. Satisfait de n'en point trouver, je louvoyai vers le portail voisin et balançai quelques coups de pied dans la tôle ce qui déchaînait habituellement une sourde galopade et de furieux aboiements. La stupidité de ce quadrupède me ravissait. Armé d'une badine, je tentai d'appliquer quelques coups sur son museau rageur quand il apparaissait au ras du sol, dans l'interstice. Sa participation ne cessant qu'aux appels excédés de sa maîtresse, je ne manquais jamais de compter mes points et d'apprécier mes progrès. Un inconnu de passage, me reprocha un jour de martyriser l'animal. Contrarié par cette interruption et assuré que mes propos ne seraient pas rapportés, (ce en quoi je me trompais), je lui répondis: "S'il est con. ..C'est pas de ma faute. ..". Ébahi par ce raisonnement cartésien, il tourna les talons et s'en fut dans une agitation qui en disait long sur l'idée qu'il se faisait de l'éducation prodiguée à la jeunesse moderne.
Ce jour-là, comme les oiseaux, le clébard avait fui les courants d'air pour émigrer vers un recoin plus clément. La conscience nette de toute sottise, j'allai quelques mètres plus loin tambouriner à la porte de Madame Blanc. Jamais nom ne fut aussi bien porté. Aveugle, elle vivait recluse dans sa maisonnette aux persiennes toujours closes. Comme les années avaient blanchi et la pénombre dis- sous la pigmentation de sa peau, elle faisait songer à un champignon de Paris couronné de barbe à papa. Dans ce pays de Méditerranéens où les rares blonds avaient à coeur d'afficher un hâle décent cette extraordinaire pâleur me semblait impudique. À ma connaissance, ses seules ressources provenaient de son cabinet de cartomancienne que fréquentait une nombreuse clientèle. Si besoin était, un abondant courrier témoignait de sa notoriété. Pour satisfaire ses correspondants, une littéraire, fraîche émoulue de la communale s'appliquait en son" secrétariat ", pourvoyant du même coup à son ravitaillement. L'église frappant d'anathème la cartomancie, mes visites spontanées étaient d'autant plus rares qu'elles m'étaient interdites... Habituellement reconnaissant mon pas, elle me cueillait de la voix au passage de sa seconde fenêtre elle me priait d'entrer. Retenant son chien fugueur par une patte, elle entrebaillait tout juste sa porte pour me permettre de me faufiler.
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SOUVENIRS 41 LE TELAGH - Lucien Ollier
CHAPITRE VI
SOUVENIRS D'ENFANCE de Lucien OLLIER suite 2/3
..Sans rancune, le corniaud m'accueillait en couinant de joie. Habilement, elle m'interrogeait sur divers détails que mes yeux fouineurs avaient pu remarquer; parfois, elle me chargeait d'effectuer quelques reconnaissances. J'étais sans pareil pour signaler tout nouveau véhicule, qui portait lunettes, décrire certains détails marquants d'un attelage ou d'un immeuble pour le plus grand bénéfice du valet de coeur ou de la dame de trèfle. Une pièce de cinq sous récompensait depuis peu mes observations. Au retour de l'une de mes" missions ". avisant une pièce de vingt centimes sur la table, j'en conclus que c'était là mes honoraires; les jugeant forts maigres pour la course demandée, j'attendis sa question.
" Alors Lulu ...Ce portail... De quelle couleur est-il ?
Rouge ". Ce choix inhabituel eut suffi pour l'alerter, mais comme elle n'ignorait pas (moi si) que le propriétaire bouffait du socialiste à tous ses repas, cette affirmation perdit toute crédibilité. Fine mouche, elle préféra la diplomatie à l'affrontement
" De combien est la pièce que je t'ai laissée ? Deux sous, dis-je, méprisant. Mais je me suis trompée! ...Tiens voilà vingt-cinq centimes ...Euh ...Ce portail... Tu es sûr qu'il est rouge ?
Non, il est vert ". L'intérêt, une fois n'est pas coutume, n'était pas le but de ma visite: je m'étais promis de refuser la pièce qu'elle ne manquerait pas de m'offrir, probablement avertie par ses dons de clairvoyance, elle me tendit un petit paquet en me précisant d'un air amusé: "Comme je sais que tu n'aimes pas le vert, je l'ai fait choisir rouge ..." Ces propos énigmatiques piquèrent ma curiosité et vainquirent ma résistance.
Dans la rue, je déballai mon présent. C'était un petit canif à deux lames. Je destinai la plus petite au taillage des crayons, réservant la plus grande à mes ennemis. Ainsi armé, je me sacrai chevalier, il ne me manquait qu'une monture, qu'à cela ne tienne, je décidai d'être les deux. Au petit trot, je me dirigeai vers la maison de ma nourrice. Toujours aussi imposante, Maria me bava un peu sur les joues et dans ce grand éclat de rire qui faisait tressauter sa bedaine, me souhaita un vigoureux: "Que le Bon Dieu te l'allonge! "
Ma mère me proposait souvent de rallonger mes tabliers ou mes pulls. Je jugeai pourtant que, présentement, aucun élément de mon humble personne ne justifiait quelque rajout. Il m'apparut donc que seul le cocasse d'un Bon Dieu tirant l'aiguille au bas d'un ourlet pouvait déclencher l'hilarité chez les adultes. Prié de m'asseoir, je constatai que chacun visait à me côtoyer. Ce surprenant témoignage d'affection commençait à me ravir quand je remarquai que tous les yeux fixaient Maria. Un sourire entendu sur les lèvres, elle tira une clef de la poche ventrale de son tablier. Entrebâillant dans un silence religieux la porte du buffet, elle ramena du fond de son tabernacle un paquet de Djeglet-Nour ,sorte de dattes dites" doigts de lumière" Brisant d'un ongle expert la cellophane, elle déposa avec solennité son présent sous mes yeux ahuris. J'assimilais les dattes, tout comme les" carmous " -figues et les " caoucaous" cacahuètes ou arachides , à une nourriture de bédouins mais, politesse oblige, j'en grignotai une. Me sentant le point de mire de l'assistance, je repoussai un peu le paquet en disant : " Vous n'en mangez pas ?" Ce fut la ruée. Les plus adroits réussirent seulement à s'approprier quelques boulettes d'un mortier jaunâtre. Insensibles aux braillements des plus petits qui n'avaient rien eu, ils dégustèrent, en farfouillant entre leurs doigts, des lambeaux de pâte visqueuse. L'emballage traînait encore; une main le cravata prestement. Comme le petit malin se pourléchait à l'envie des dégoulinades poisseuses qui y adhéraient encore, la meute des frustrés fit entendre son concert de cris et de protestations.
Je sentis, et je ne fus pas le seul, que la" spargata " l'espadrille allait entrer en action. Je fonçai vers la sortie. Ça coinça quelque peu au portillon, mais je passai. Seul José, qui avait glissé sur le carrelage, se fit étriller. Ce n'était que justice, c'est lui qui avait piqué le plus gros morceau. Profitant de cette sortie imprévue, je plantai là mes comparses pour filer vers l'hôtel Bosc, en bas du village. En sa qualité de fille de la maison, ma tante y séjournait régulièrement aux fêtes de fin d'année. Grand seigneur, mon oncle pêchait une pièce de cinq francs dans le gousset de son gilet, la glissait dans ma poche, et, me soulevant très haut, m'embrassait dans un grand sourire. Mes cousins me faisaient fête et insistaient pour que l'on me retienne à déjeuner. Comme on ne leur refusait rien, on dépêchait aussitôt un commis pour prévenir ma mère. Cette invitation me ravissait toujours. J'avais encore des dizaines de recoins à explorer sans compter les bêtises que nous pourrions faire quand les adultes, trop occupés par les contraintes du service, relâche- raient leur surveillance. Dans cette immense bâtisse, les seules personnes qui en assuraient la marche auraient pu laisser croire qu'il affichait complet. La propriétaire en était Madame Bosc, vénérable dame que je n'ai connue que veuve. En grand tablier blanc elle s'activait devant d'immenses fourneaux en compagnie de sa mère. Les deux femmes paraissaient du même âge et sorties d'un même moule. Recevant mes v ceux, les deux dames ne manquaient jamais de s'extasier sur ma ressemblance avec mon père. " Je te souhaite de devenir aussi grand et aussi fort que lui ...me disait l'une. Et que tu sois aussi adroit ! ajoutait l'autre. " Puis comme pour elle même, elle enchaînait :
Ah! quel homme ...Il aurait fait des yeux à un chat ! "
J'avoue que pareille dextérité me laissait tout pantois. Une fille et un garçon, tous deux célibataires, complétaient la famille en activité dans la place. Sans bruit et sans éclat, ils assuraient avec efficacité le reste du service et la direction des domestiques. La nonchalance des arabes exigeait leur multiplication, aussi en trainait-il dans tous les coins. Dans la cour, Tahar était préposé à l'alimentation des fourneaux de la cuisine et de la buanderie. Comme la taille du petit bois lui permettait de travailler assis, la maison n'en manquait pas; par contre, il querellait régulièrement ses acolytes pour leur excès de consommation en bûches fendues,
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CHAPITRE VI
SOUVENIRS D'ENFANCE de Lucien OLLIER suite et fin 3/3
……. Khaïra, la plus vieille, me prenait à témoin en feignant de l'ignorer : Il Rigarde, comme tojor y crie, cet'grand chikem di finiant ! " Pour ne pas être en reste, Tahar répondait par un bras d'honneur rallongé pour plus d'efficacité, pensait-il, d'un rondin de bonne taille. Comme mon âge maîtrisait mal cette abstraction, j'émettais quelques doutes sur l'efficacité de pénétration d'un pareil assemblage ... Les plus jeunes appréciaient l'avantage de la place que beaucoup leur enviaient car elle leur procurait indé pendance et liberté. A l'abri des jugements tribaux, elles pouvaient donner libre à leur évolution et ne s'en privaient pas. Elles riaient, plaisantaient, fredonnaient des airs à la mode et, non sans humour, les arrangeaient à leur façon. C'est ainsi qu'un jour, désignant une silhouette noire pressant le pas, Fatima se mit à chanter : II court, il court, le curé, Derrière toutes les femmes. Elle est partie par ici, Elle est partie par là-bas. II court, il court ... Continuant de fredonner, elle se retourna. Le curé l'entendit. Revenant sur ses pas. il lui décocha. en sa partie la plus charnue, un si magistral coup de pied que les trois derniers boutons de sa soutane n'y résistèrent pas. La gaieté des badauds était telle que, si les choses en étaient restées là, nul ne se serait plaint. Mais c'était compter sans Fatima. revenue de ses émotions. Tournant des yeux de chatte langoureuse, elle s'écria : " Monsieur le curé, ...tu m'as fait voir le ciel et toutes les étoiles ..." Vexé, le curé ne sut que répondre : " Tu veux encore six coups de pieds ? " (Allusion à la Genèse). Il n'en fallait pas plus pour les mettre en joie et leurs rires ponctuaient la maison. En fait, elles vivaient là comme des membres du groupe, prenant à leur compte joies et peines. Noël était une aussi grande fête que l'Aïd-el.Kébir; une première communion aussi importante qu'une circoncision. C'était dans une grande salle, carrefour de toutes les dépendances, que le café nous été servi; il s'agissait en fait de lait à peine troublé.
Traditionnellement, des oreillettes ,pâte frite et couverte de sucre l'accompagnaient. Comme quelques vieux clients avaient le privilège de séjourner en ce lieu, je me sentais un peu mal à l'aise sous la grande serviette que Zora nouait autour de mon cou. J'avais l'impression d'être chez le coiffeur. Évidemment, je ne pipais mot. En croquant mes oreillettes, je dressai un bilan de ma journée pour conclure que, si les fêtes offraient des avantages gastronomiques, la tenue endimanchée freinait mes "saines activités". Fort de ce constat, je décidai de quitter les lieux. J'en reculai l'instant face au labeur que présentait la série d'adieux et d'embrassades, sans compter les brassées de recommandations et les paniers d'amitié qu'il me faudrait enlever. Bien que ma mission fut inachevée, je décidai d'y mettre un terme. Chemin faisant, un petit regret naissant me fit trottiner vers la maisonnette de Monsieur Bonhomme. Ce vieux compagnon de mon père vivait en solitaire depuis la mort de sa femme. Son voisinage en disait le plus grand bien et chacun s'extasiait sur l'ordre et la méticulosité de son intérieur : "Pensez donc! ...Un homme sans femme ..." J'avais d'autres motifs d'admiration pour ne pas m'attarder sur ses belles qualités domestiques. Ouvrant grand sa porte, il m'accueillit, gigantesque, dans son éternel costume de coutil gris rayé. Une large ceinture de flanelle bleue, tournée plusieurs fois autour de sa taille, couvrait le haut de son pantalon et faisait gonfler une chemise sans col. Cette tenue originale lui conférait une si fière allure que j'ai longtemps par la suite méprisé le pessimisme des porteurs de bretelles. Il me reçut, comme toujours, comme si j'étais un adulte : " Ah! Mais c'est Monsieur Ollier let il me tendit une main chaleureuse. Entre donc ... J'avançai dans le corridor qui sentait bon la cire. Retire ton manteau ...Nous avons bien le temps de bavarder un peu ..."
Pendant que je m'exécutai, il ne ces- sait de sourire, attendant que man bras se retire de la dernière manche pour suspendre mon vêtement à une patère. En été, nous causions, je l'écoutais surtout), sous la fraîcheur de la treille. L'hiver, je m'installais dans sa cuisine devant une lourde table de chêne. Nous échangions de banals propos pendant qu'il s'affairait à préparer " le verre de l'amitié ".II me servait une grenadine et, afin que " nos verres soient de la même couleur ", disait-il, s'octroyait quelques doigts de vin. Pendant le silence de la dégustation, je regardai danser les flammes du foyer qui se réfléchissaient en fugitifs éclats sur la batterie de cuivre. Trompé par la direction de mon regard, il leva les yeux : " C'est ma grosse poutre que tu regardes ? ...Elle est belle, hein! ... Nous l'avons débitée, ton père et moi, à la scie de long ...Ah! C'est fini ...Maintenant, on fait ça à la scie ruban ...Avec un moteur, ça va plus vite et c'est bien fait, c'est vrai ...Mais le résultat c'est qu'on ne voit plus que des freluquets collés à la gomina ... J'en connais plus beaucoup qui porteraient la barrique !
La; barrique! Quelle barrique ? dis- je, étonné.
Ah! Ah! Ah! ...Demande ça à Pablo, à" Antonio, à Paco et à tous les autres, quand ils essayaient de la téter sur le dos de ton père.
Ils voulaient téter la barrique ? Sur le dos de mon père ? "
Mon étonnement scandalisé déchaîna à nouveau son rire éclatant, un rire incomparable qui sembla monter du fond de sa large poitrine pour jaillir grave et comme filtré par sa moustache. Gagné par la contagion, je m'esclaffai à mon tour, ravivant du même coup l'hilarité de mon hôte. C'était généralement sur ces traits de bonne humeur qu'il me raccompagnait. Ce jour-là pourtant, au moment où je le quittai, il crut bon de me préciser : " Je crois qu'il vaudrait mieux que tu ne parles pas trop de la barrique à ta maman ..." C'est en méditant cette phrase que je rentrai à la maison.
SOUVENIRS 42 LE TELAGH - Lucien Ollier
CHAPITRE VII
SOUVENIRS D' ENFANCE de Lucien OLLIER 1/3
Bien qu'elle se couchât tôt, ma mère ne quittait son lit que vers neuf heures, juste à temps pour recevoir dignement la laitière. Je reconnaissais son pas et le cliquetis du litre étamé qu'elle portait sur le bec verseur de son bidon de lait. Toutes deux échangeaient quelque banals propos sur le pas de la porte. La sécheresse en été, le sirocco en automne ou la neige qui n'en finissait pas de fondre en hiver, servaient généralement de thèmes à leurs courte conversations. Parfois, une exclamation me parvenait, bientôt suive de chuchotements. Alerté, je quittais la tiédeur de mon lit pour m'accroupir dans l'angle d'une com mode près de la porte. L'acoustique y était fort bonne et, comme une gaine de cheminée passait là, j'étais en hiver, assuré d'un certain confort. En me penchant un peu, j'apercevais les jambes de ma mère, tandis que l'ombre de Mademoiselle C. se profilait sur le mur. Le silence qu'il me fallait observer pendant mon parcours et les contorsions de mon installation avaient pour inconvénient d'aggraver mon retard. Le temps fort m'échappait avec les premiers commentaires ; aussi me fallait-il beaucoup d'acharnement pour en débrouiller l'écheveau. Je m'aperçus plus tard, face à mes versions latines, que j'avais perdu cette belle qualité. Ce matin là, alerté par d'inhabituels échos, je fonçai, certain de capter le gros événement. Je cueillis une fin de phrase de Mademoiselle C. :
Il ...il fallait que je sois là à cause du veau. Puis après un court silence, elle ajouta, attristée :
Ça n'a servi à rien ...Il est mort. J'allais m'attendrir sur la dépouille de la petite bête quand j'entendis, stupéfait, ma mère répondre :
Le curé va refuser de l'enterrer ! Oui, c'est certain, murmura Mademoiselle C. ...puis, reprenant sa narration :
Quelle idée! Mettre le feu à sa ferme !
Les trois meules de paille et la Il pajéra " (Endroit où l'on range la paille) flambaient en même temps, on y voyait comme en plein jour.
Mais alors, les chevaux ont péri brûlés ?
Pas' du tout. On a pu sauver l'écurie mais ils étaient déjà morts ... Asphyxiés ...Même les pigeons y sont passés! Quand je pense que son arabe lui a demandé pourquoi il tressait cette corde. ..
Il paraît que ça porte bonheur ...
Oui, on le dit ...Allez ...Au revoir Madame.
A demain, Mademoiselle. " En quelques bonds silencieux, je replongeai sous mes couvertures pendant que ma mère refermait la porte, attentive à l'équilibre de sa casserole de lait.
De mon lit, je percevais les bruits familiers de la cuisine. l'habitude aidant, j'anticipais les enchaînements. Au clappement de la pompe du réchaud à pétrole devait succéder le ronflement de la flamme. Ainsi, du heurt sourd de la porte du buffet au tintement des cuillères dans leur bol, je suivais pas à pas la progression de mon petit déjeuner.
" Debout lulu ! C'est prêt. " J'enfilai mes pantoufles et, sans hâte, m'installai à table. Par une curieuse habitude qui la contraignait à quelques acrobaties dont elle se tirait à son avantage, ma mère déjeunait debout, la hanche appuyée contre le potager. De cet observatoire, nullement consciente de ses contradictions, elle surveillait mon maintien en croquant ses tartines. Secrètement, j'espérais quelques commentaires sur le sujet de mes indiscrétions mais je n'eus droit qu'à quelques vagues propos sur le programme de sa journée. Il me fallut attendre; j'attendis, penché sur un album d'images, l'heure où ma mère sortirait faire ses courses. Quand le pêne s'enclenchait, le vitrage de la porte d'entrée vibrait. À ce signal, je filai dans le garage. Il y avait là, sur une étagère basse, une grosse boîte de la Redoute dans laquelle on rangeait les bouts de ficelle. En farfouillant pour en choisir trois brins, je découvris une pelote de fil à tricoter de la taille d'une noix. Sa forme de petite balle à jouer me plut ; je l'empochai aussi. En repassant par la cuisine, je m'emparai d'une tranche de pain esseulée dans sa corbeille et d'une poignée de morceaux de sucre. Dehors, le soleil était déjà haut; dans le ciel planaient des cigognes. Portées par les courants, elles tournoyaient parfois de longues heures sans le moindre battement d'ailes. Ces oiseaux me fascinaient. Je suivis un moment leurs évolutions en rejoignant à l'angle de la rue le socle en béton d'un pylône électrique. les bords dépassaient suffisamment pour m'offrir un petit siège. J'appelais cet endroit " mon trône ", ce qui justifiait à mes yeux une raison suffisante pour en chasser les usurpateurs. Ainsi installé, j'inspectai les alentours en grignotant mes provisions. La rue était déserte; seul, le chien de chas- se de Monsieur Pons trottinait, truffe à terre, en d'interminables méandres. Il ne tarda pas à m'apercevoir. Museau pointé dans ma direction comme pour me prier de l'excuser, il aspergea un micocoulier voisin, juste un petit jet pour marquer le point d'arrêt de ses recherches, avant de me rejoindre. Afin de s'assurer de mon identité, tandis que je le flattais de la voix et de quelques caresses, il flaira un peu le bout de mes chaussures et longuement l'extrémité de mon nez pour plus de sécurité. Probablement satisfait de son examen, il allait s'as- seoir en face de moi en lorgnant ma nourriture. Habituellement, je lui lançais quelques morceaux de pain qu'il gobait au vol avec une adresse stupéfiante. Au fond de ma poche, la petite pelote de fil qui me martyrisait l'aine me suggéra une idée. J'en déroulai un peu le brin pour en nouer une petite boucle que j'enfilai sur mon majeur, comme je le faisais avec mon yoyo. Et hop! Je la lançai. Un claquement sec suivit sa disparition. La queue de Blum qui, jusque-là balayait frénétiquement le sol, se figea net. Sa tête s'agita de droite et de gauche tandis que de ses pattes avant il tentait de capturer ce quelque chose qui le chatouillait des babines à I'oesophage. Tout doucement, je commençai à récupérer mon fil. J'étais ravi. Le plus astucieux des chats ne pouvait lui ravir une bouchée : moi, je détroussai son estomac. Raclant le sol du museau, l'arrière-train relevé, il recula en ondoyant. Malgré l'humidité du brin, je brassai avec frénésie un écheveau de plus en plus énorme. Comme la taille de la pelote ne justifiait pas un tel résultat, je crus, un instant horrifié, que je lui extirpais ses boyaux. Une subite mollesse du fil me rassura. Reprenant position sur ses quatre pattes, entre deux raclements de gorge, Blum me lança un regard attristé, le regard de l'ami qui découvre que l'on vient de le trahir. Reprenant son trottinement, il s'en fut vers le micocoulier pour pisser en me tournant le dos. Ce petit divertissement m'avait fait oublier le mobile de ma sortie. Tirant mes trois bouts de ficelle de ma poche, j'entamai une tresse avec application. " Brin de droite dessus à gauche, brin de gauche dessus à droite….
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CHAPITRE VII
SOUVENIRS D' ENFANCE de Lucien OLLIER 2/3
…...Tu t'occupes pas de celui du milieu ..Et toujours dessus .C'est facile. " m'avait dit un grand. De temps à autre, je levai un oeil sur les passants pour ne saluer que ceux qui avaient ma sympathie. " Qu'est-ce que tu fais là ? Surpris, je levai les yeux. Absorbé par mon activité, je n'avais pas entendu arriver un jeune peintre à bicyclette. C'était un familier du coin qui passait ses loisirs perché sur sa selle à guetter le bout de la rue. Il dis- paraissait à grands coups de pédales quand au loin se profilait la ronde silhouette d'Incarnacion, la fille de Pépé-Ia-Gorra.
Je tresse une corde. Ah! Ah! Ah! ...Tu veux te pendre comme Ferdinand Udner ?
Puis un sourire ironique aux lèvres, il ajouta :
Si tu veux, je peux te fournir les allumettes ..."
Il devait être très pressé car ses derniers mots s'envolèrent dans le vent de la course de son vélo. Ainsi, c'était Udner qui s'était pendu ...Comme je le connaissais peu, je plaignis surtout ses chevaux. Je les imaginais en tas, un énorme tas de chevaux blancs. Pauvres chevaux ... Et les poulains ? Mais, on n'attache pas les poulains! ...Ils s'étaient donc sauvés. ..Oui! mais maintenant, les petits poulains n'avaient plus de mère ...Et plus de lait ...Au fait, la laitière était là! ...Alors, ils auront du lait ...De grands seaux de lait! ... Elle avait bien de la chance, la laitière ...Maintenant, elle avait plein de petits poulains ...Quand je serai grand, je serai laitier !
Occupé par mes réflexions, j'avais continué de tresser. Ma corde était maintenant terminée. Ne sachant comment en arrêter les brins, j'en nouai l'extrémité afin qu'elle ne se défasse. Comme l'évidence de son inutilité ne constituait pas une raison suffisante pour que je m'en sépare, elle alla rejoindre au fond de ma poche le bric-à-brac que je traînais régulièrement. De retour de ses courses, le bras tendu par la charge de son panier à provisions, ma mère franchit le portail de notre maison; comme elle ne m'avait pas aperçu, j'évitai un rappel intempestif. Une bonne heure me séparait du repas. Je pouvais rej9indre la borne fontaine autour de laquelle j'espérais un peu d'animation. Quand ils ne nomadisaient pas, les arabes du ravin y faisaient provision d'eau en poussant des petits ânes chargés des récipients les plus divers : le classique tonnelet. de chêne
côtoyait la traditionnelle guerba, le vieux bidon de pétrole, et depuis peu, des tronçons de chambre à air de camion. Plus sédentaires, ceux du village utilisaient une paire de seaux par souci d'équilibre et d'efficacité. Ils repartaient en se dandinant, leurs mollets à l'abri des heurts dans le cercle d'une vieille jante de vélo qui servait d'écarteur. Les récipients les plus cabossés témoignaient de l'ardeur combative de leur propriétaire quand une queue se formait les jours de grande canicule. J'avais encore en mémoire cet après-midi de juillet où, intrigué par un attroupement effervescent, j'interrogeai un charretier : " Que s'est-il passé ? -Ci Mokthar qui fi di scandai' parc'qui son bidon li tordi.
Ah! ...Et pourquoi il est tordu, le bidon de Mokthar ? Ci la faute à Ali ... C'est la faute d'Ali ? ...Qu'est-ce qu'il a fait, Ali ?
Ali, li parti avec son tite tote cassi ... Ci soir lui y'en a beaucoup chaud la fièvre ...Et moi, ji crois loui y'en a pas d'Iou boir ..."
Le dessus de la fontaine était sur- monté d'un léger dôme de ciment poli par plusieurs générations de fonds de culottes. A mon tour, je le chevauchais, jambes pendantes. De mon perchoir, j'interpellais les jeunes passants " pour leur montrer comme je pissais fort " ...et j'ouvrais le robinet ! Certains riaient mais, généralement, il ne passait là que des esprits chagrins qui affichaient un air désolé en vrillant leur tempe de l'index.
Mes clowneries retenaient parfois un quidam qui amorçait quelques pas pour me rejoindre: je glissais alors prestement ma main sous le jet et l'aspergeais copieusement. Les éclaboussures me douchaient le visage mais la déconvenue du "farcé" remboursait le farceur. Ce jour-là, une petite mauresque vint à la hâte ravitailler sa maisonnée. Non sans inquiétude, elle déposa son seau sur la grille mais ce premier geste s'arrêta là. La situation du robinet, loin dans la fourche de mes cuisses, prêtant trop à confusion ! Elle tenta alors de me chasser d'un geste de la main en criant : " Balek ! Balek " (Va-t-en ! Va-t-en !) Fort de ma position, je la laissai un peu trépigner puis, magnanime, fit jaillir l'eau. L'air figé, ses yeux noirs absents, elle fuyait mon regard, espérant dans la montée du niveau un terme à son
supplice. Quelques litres manquaient encore quand brutalement je tournai la poignée. Le silence se fit. Tendu. Soudain, comme prise de nausées, la tuyauterie émit un gargouillis avant de vomir quelques grosses gouttes. Un instant, elle crut au miracle. Sa déception n'en fut que plus grande. Ses lèvres s'entrouvrirent mais une pareille traîtrise la laissa sans voix. Comme rien ne se passait, elle expira un " yéééé... " effondré. Fouettée par mon rire narquois, elle retrouva peu à peu ses esprits. Brusquement, courbant le dos comme un soldat sous la mitraille, elle lança la main pour récupérer son seau. Une masse de salive emplissait ma bouche et j'étais sans pitié. Devançant son geste, je crachai dedans. Elle poussa un cri. un " Va moua ! " désespéré. Cet appel mit brutalement fin à sa passivité. Le feu de la colère fit blanchir sa peau et étinceler ses yeux. Je la vis fondre sur moi, furibonde, toutes griffes dehors. D'un saute-mouton arrière, je l'esquivai de justesse au risque de me rompre le cou. Ulcérée de me voir lui échapper, elle empoigna l'anse de métal et, tournoyant comme un discobole, projeta contenant et contenu dans ma direction. À défaut de précision, sa bombe ne manquait pas de vigueur comme je pus le constater quand elle alla se fracasser contre le mur voisin. J'avais battu en retraite mais je tenais à ce qu'elle ne vit là que stratégie. Je le confirmai en caracolant à nouveau sur ma position et en tournant ostensiblement le dos à sa ferraille gisant dans son "dégueu- lis" boueux. Le désastre était grand ; mon triomphe manquait de modestie. Folle de rage, elle bégaya en postillonnant un flot de borborygmes. Je ne partais pas suffisamment l'arabe mais, à l'éloquence de ses gestes, je compris qu'elle me promettait quelque prochain désagrément. Je me devais de lui répondre quelque chose qu'elle comprenne, quelque chose de définitif. D'un coup, j'eus une illumination; toute ma science réunie, je criai dans un grand éclat de rire : " Moi, je m'en fous! ..." À ces mots, comme prise de panique, elle s'enfuit à toutes jambes en hurlant comme .un goret qu'on égorge, des " Va moua ! ..." prolongés. Les deux petites cornes de la tête enturbannée de Madame Ramirez apparurent à une fenêtre. Elle lança un long regard dans la rue tout en secouant, par contenance, la vague poussière de son chiffon vers le trottoir……
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SOUVENIRS 42 LE TELAGH - Lucien Ollier
CHAPITRE VII
SOUVENIRS D'ENFANCE de Lucien Ollier 3/3 ..suite et fin
.... Jugeant le spectacle sans intérêt, elle disparut à nouveau dans la pénombre de sa salle à manger. Elle ne tarda pas à être remplacée par son mari qui profila sur le seuil de la porte d'entrée un gilet de flanelle dis- tendu par sa bedaine. Yeux plissés, coiffant d'une main ses cheveux ébouriffés, il termina de l'autre le boutonnage de sa braguette. Visiblement, notre tapage l'avait réveillé.
Comme on le traitait de "gandoul" (paresseux, fainéant), je le jugeais peu digne de recevoir mon bonjour et m'appliquais en un minutieux examen du cuivre de la robinetterie. La tiédeur du soleil semblait lui convenir et sa station se prolongeait ; je ne pouvais décemment continuer de l'ignorer. Relevant la tête, je lui fis cavalièrement un petit signe de la main; il me répondit du même geste mais avec la mollesse d'un homme harassé. Sa présence me gênait et, ordinairement, je fuyais sa conversation. Il commençait toujours ses phrases par" Dans le temps ...", ce que je ne comprenais pas. Je me disais" mais, il fait beau ..." et, pour moi, le temps ne pouvait qu'être mauvais; c'était le vent, la pluie, le froid ... Lui, "dans le temps", parcourait, disait-il, des distances faramineuses sur une bicyclette dotée de jantes en bois. Fallait-il être idiot pour pédaler dans la gadoue sur un vélo équipé de roues de charrette! ...Certes, pour porter son gros ventre, il lui fallait quelque chose de solide ...Mais Egirra était bien plus énorme et, à l'exception du guidon de course qu'il relevait vers le haut, il avait la bécane de tout le monde! ...Ce type s'imaginait que j'allais gober de pareille âneries parce que j'étais petit ... A d'autres, OUI. ..pas a moi j'allai m'éclipser quand des cris me parvinrent. Une mauresque grasse et ventrue dévalait la chaussée en vociférant. Les mains sous le menton, elle maintenait à grand-peine les coins d'une serviette éponge qui lui couvrait la tête et que le vent gonflait comme une voile. Dans son sillage s'étirait une file de marmots. En queue, le plus petit forçait ses jambes en jetant des appels angoissés. "Il va y avoir un mort quelque part" , me dit Monsieur Ramirez. Je lui en voulus pour ce mot. À l'évidence, je me préférais bien vivant. Un instant, j'hésitai sur la conduite à tenir. La fuite me paraissait la solution la plus sage mais, réflexion faite et vu de loin, le danger ne semblait pas bien grand. J'optai pour l'improvisation. Un oeil sur" l'horizon ", l'autre aux aguets, je claquai le dos de la borne fontaine en criant :
" Hue! "
Buste en avant,tête dans les épaules,battant mes flancs des coudes, je m'envolais dans un simulacre de grande chevauchée .Trés vite, elle fut là,Penchée sur son seau, elle examina les dégâts en modulant ses cris. Une suite de " Yah Rabi! Yah Rabi! Yah Rabi !" qu' elle ponctua par des oscillations du buste que rythmèrent ses volumineuses mamelles. De l'autre côté de la rue, la marmaille essoufflée se serra sur la bordure du trottoir, soucieuse de ne pas gêner les spectateurs qui avaient surgi là par un effet bien connu de génération spontanée. Comme elle se dirigeait vers moi, je sautai prestement au sol et lui fit face. Elle était énorme ...Lentement, je reculai tandis qu'elle m'abreuvait d'injures. La situation ne tournait pas à mon avantage: toute retraite m'était coupée. Je sentis que j'allais proprement me faire étriller ...Il ne me restait que la mince ressource de m'enfoncer dans la bienveillante neutralité des djellabas du public avec le fol espoir qu'un " chibani " (Vieil homme respecté) me tirât d'affaire. Je fonçai. De ses bras ouverts, elle me barra le chemin. Seule subsistait une mince ouverture en direction du pylône électrique. D'un bond, j'y fus. En deux mouvements, je l'escaladais tandis que sa main frôlait le talon de ma sandale.
Toujours enclins à s'amuser des facéties des jeunes garçons, les arabes s'esclaffèrent en poussant des exclamations alors qu'elle tentait sottement de secouer les entretoises d'acier. Craignant que le spectacle n'en reste là, une paire de farceurs brocardèrent la matrone en l'encourageant à me poursuivre. Quelques-uns se proposèrent même de la hisser et firent frétiller leurs doigts vers sa partie la plus charnue. Furieuse, elle martela le sol et les menaça en débitant des chapelets d'injures. Les plus goguenards prirent des airs effrayés et firent mine de me rejoindre. En bas, ils m'avaient presque oublié mais, si l'émotion m'avait donné des ailes, plus prosaïque, ma vessie me rappela ses fonctions. Il y avait urgence. J'avais grandi et ma culotte me serrait les cuisses; faute de braguette, l'opération s'avérait laborieuse. Comme je m'escrimais dans mon entrejambe, mes contorsions n'échappèrent pas à un jeune arabe qui, feignant de se méprendre sur mes intentions, se mit à ameuter la galerie dans de grands éclats de rire. La grosse mauresque vit là un outrage à sa vertu et sa fureur atteignit son paroxysme. Comme le groupe battait en retraite pour éviter le point de chute et d'éventuelles éclaboussures, elle crut un instant qu'elle enlevait la position. Aux premières gouttes, le silence se fit. En touchant le sol, elles crépitaient dans de petits nuages de poussière…
Monsieur Ramirez aurait pu crier : " Un ange passe ! " Mais cet homme manquait d'à propos… et la clameur reprit. Excédée et ridicule, ma dangereuse antagoniste prit alors le parti d'abandonner le terrain et de s'éloigner en bougonnant. Comme les lazzi et quolibets la poursuivirent, on la vit marquer un arrêt et poser son seau. Chacun crut un instant à une volte-face destinée à châtier quelque insolent mais, à la surprise générale, elle resta là, nous tournant le dos. Brusquement , rejetant sa large jupe à fleurs au dessus de ses reins, elle claqua à deux mains ses gigantesques fesses nues et. dans une brusque révérence, nous cria : " Hak ! " (Tiens) . La surprise me fit écarquiller les yeux et compromettre gravement mon équilibre. Je faillis choir sans honneur, victime d'un postérieur. En bas, ce fut le délire. Certains coururent dans tous les sens en poussant des cris de sioux, d'autres rirent aux larmes, accrochés à leur voisin, ils échangèrent de lourdes claques sur leurs épaules. Tête nue, appuyé contre un mur, le dos secoué de spasmes, un quidam crachota entre deux hoquets en piétinant sa chéchia. Intriguée, la conductrice d'une carriole arrêta son attelage. En arabe, elle interrogea un badaud de sa connaissance. Comme le passager, qui semblait être son père, ne comprenait pas cette langue, la conversation se poursuivit en français. Des explications fournies, il sembla que chacun fut d'avis que le ramadan dérangeait quelque peu les esprits.
La jeune fille riait à perdre haleine mais le monsieur semblait pressé. Il s'empara des rênes et relança le cheval. Puis, levant un bras au ciel dans le martèlement des sabots et le tintement des grelots, il lança à la cantonade :
" Eh bien ...Puisque vous avez vu la lune, vous pouvez tous aller bouffer. " (Chez les musulmans, le ramadan cesse dès que la nouvelle lune apparaît : c'est alors l'Aïd-el-Kebir).
à suivre .......
RECAPITULATIF SOUVENIRS LE TELAGH - Jules Segura
Bonjour à tous ,d'abord vous remercier de m'avoir adresser autant de récits et souvenirs ( 42 ).Le succès est tel que j'ai du ouvrir une deuxième puis une troisième puis une quatrième rubrique dans mon Site Le SITE à JULIO du TELAGH pour pouvoir héberger tous vos souvenirs d'enfance .
Il m'est apparu intéressant de créer un fichier en word 2007 et de mettre toutes vos histoires les unes derrières les autres afin d'en faire un récapitulatif sorte de petit livre de 92 pages à ce jour ,que vous pourrez lire et imprimer et pourquoi pas l'offrir à vos proches .
Colette que je remercie pour son énorme travail ,ainsi que tous ceux qui ont participé, merci pour votre aide et soutien .
Merci de cliquer sur le Bouton-Lien en bas si vous souhaitez lire et imprimer le texte.
Mes Amitiés Sincères . Je vous embrasse tous .
Mises en pages par Julio.
MUSIQUE
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